La légendu potager

21/10/2015 17:08
 
Hêtre ou ne pas hêtre. Telle est la question que se pose l’arbre en pleine chaleur d’été. Avec son fugace souvenir de printemps qui l’avait tout émoustillé, il tente désormais de lutter contre une sécheresse infâme. Le genre à vous laisser un méchant goût de calcaire qui sèche aux portes des racines assoiffées. Peut-être un mois sans une goutte d’eau salvatrice. Un mois où une curieuse formation s’est réfugiée sous son ombre apaisante, ou du moins une ombre qui permet de transpirer plutôt que de dessécher. Pour autant que des légumes puissent transpirer. La plus sûre façon d’obtenir un quelconque liquide d’un légume se rapproche de l’écrabouillement, du pressage, ou dans un cas extrême et pour quelqu’un de patient, attendre qu’il coule de pourriture.
 
Assurément, les Radis, les Betteraves, Carottes, Salades, Oignons, et tout ce que pourrait compter un potager en racines comestibles ou feuilles appétissantes (au moins pour un mort-de-faim) ont organisé une colonie d’été sous le Hêtre désespérément à la recherche de la moindre humidité. Même le pipi du Sanglier qui passa la semaine d’avant avait été accueilli comme un bon présage… Jusqu’à ce que le soleil lui retape sur la tête et l’engourdisse à nouveau comme un otage. Au début, les légumes lui avaient filé un mal de tête. Puis, très vite, le silence revint et, aujourd’hui  tout ce petit monde cloué au sol n’aurait bougé le moindre cil que pour une vraie, une vraiment bonne raison.
 
Un temps, Ponpon l’Oignon tint un discours sur l’eldorado, tout proche, à la prochaine colline… mais quand tout le monde regarda dans la direction qu’il indiquait et n’y vit aucune colline à l’horizon, on décida en silence de l’ignorer. Ponpon s’en est allé. Nul ne sait où il est arrivé. Ni s’il y est finalement arrivé.
 
« Gérard ?
- …
- Hey ! Gérard !
- Niourf ?
- Reste avec nous mon gars, tiens, regarde, ce ne serait pas un cumulomachintruc dans le ciel ? Je suis sûr que c’en est un. On dirait que la chance va tourner.
- Tais-toi, c’est nous qui tournons. Et mal. 
- Ponpon l’Oignon a peut-être raison, il faudrait partir d’ici pour trouver l’aile de Rado. Mais je ne vois pas ce qu’un oiseau pourrait pour nous.
- Les oiseaux ça aime l’eau !
- Ponpon, l’est fou.
- Il  n’a rien dans le citron.
- C’est de moi que tu parles comme ça ?! dit un Citron. »
 
La terre se met à trembler, les légumes effrayés n’osent plus bouger et les branches de l’arbre se secouent  à leur tour envoyant voleter leurs feuilles dans l’air aussi chaud qu’un fourneau à plein régime. Hêtre, agacé, vient de perdre une bonne partie de ses feuilles. « Eh flûte ! » tonne-t-il.
 
« Qui c’est qu’a parlé ? Qui c’est qu’a parlé ? » s’exclame un légume.
 
Une pluie de feuilles bruissantes s’abat sur la compagnie des légumes. Ils sont recouverts en quelques secondes, mettons dix, d’une fine couche de vert tirant sur le jaune desséché. Un long silence de passage plane sous le Hêtre tout satisfait de retrouver enfin un peu de paix. « Au moins que je puisse cramer tranquillement » se dit-il en poussant un soupir. Si vous vous demandez comment un arbre peut soupirer, il ne vous reste plus qu’à vous convaincre que les lois de l’imagination sont sans fin.
 
« Qui a fait ça ? »
Les feuilles à terre remuent comme si un ruisseau passait juste en dessous. Une image à mettre en rage le Hêtre.
« Oh punaise, la moitié des feuilles de l’arbre, envolées !
- Non, tombées on dit.
- Je crois que nous n’avons plus le choix. Le Hêtre ne nous abrite plus du soleil. Il faut partir.
- Mais pour où ? »
Et pour cause, aucun des légumes présents n’a une idée sur où pourrait se trouver la première rivière.
 
« Et si on partait dans la même direction que Ponpon l’Oignon ? »
 
Faute de mieux, les légumes se mettent en route comme un jardin potager révolutionnaire après trois mois de marche forcée, dépenaillé, fatigué et à la recherche d’une bonne taverne. Il y a bien un Radis par-ci, un Céleri par là qui protestent. Une Tomate cerise, rouge de colère, hurle contre le Hêtre et le maudit lui et tous ses glands sur des générations. L’arbre en ricane intérieurement. Mais lorsqu’ils seront tous loin, l’inquiétude fendra son bois à moins que ce soit son bois fendu inexplicablement qui ne l’inquiète.
 
Les légumes en peine se traînent la fane, ou autre chose qui en tiendrait lieu, sur la longue prairie ardente. Les tiges sèches des herbes sauvages plient et craquent au passage des plus gros : Potiron, Aubergines, Courgettes,… Un spectateur éloigné (et, vu les circonstances, égaré) entendrait un bruit comme un vent lourd et très localisé troublant la quiétude des chants de Criquets, Grillons, Sauterelles et autres insectes à la fête. Des légumes décident de lâcher la grappe et de se sacrifier pour que leurs graines intérieures puissent éclore à la prochaine saison favorable.
 
Ils marchent longuement et accueillent avec un léger soulagement l’arrivée de la nuit et de sa fraîcheur relative. Impossible de s’arrêter. Demain, le soleil revient et il claquera son marteau implacable sur la tête des légumes. Une nuit morne pour eux mais emplie de vie animale, Musaraigne et Hiboux jouent au gendarme et au voleur dans des règles un peu différentes : le gendarme et le voleur sont incarnés du même côté, tandis que la musaraigne joue à la fois la victime et le bijou volé. Les Lapins s’activent à leur propagation, les Vers Luisants parsèment plaines et forêts comme des lampions minuscules. Et un groupe maladroit, bruyant, pestant, trébuchant, traverse le tout sans apprécier la splendeur de ce monde si actif. Le même spectateur égaré tremble de trouille au milieu de toute cette agitation.
Au lever du soleil, certains Haricots auront disparu, ils auront explosé dans une dernière tentative pour se relever, les Salades semblent déjà bien moins volumineuses, d’autres se fendent de cicatrices.
Plus loin les attend le salut ou ce qui pourrait s’en rapprocher. En tout cas, une fin, un terminus.
 
Les légumes zigzaguent entre les rochers solitaires qui pointent le bout de leurs nez par-dessus les herbages. La lune éclaire la scène de son croissant lumineux. Les légumes tournent et virent tant, qu’au lieu d’atteindre plutôt sereinement un havre de paix tant convoité, ils découvrent aux premières lueurs du matin qu’ils se sont à peu près perdus. Les herbes sont plus hautes, des fleurs pointent au-dessus. Le nombre d’individus a encore diminué.
Ahanant, soufflant, clopin-clopant, Poireaux, Endives, Choux, Potiron et passons les autres, résistent à l’irrésistible envie d’éclater en graines.
Le soleil déplie ses rayons comme un vélo déterminé sur les terres ondoyantes ; ils titillent les cimes des arbres, cirent les eaux courantes des ruisseaux, écrasent les légumes.
 
Un temps parfait pour un pique-nique en nature avec bronzage instantané, voire toasté en sus.
« Quand…. Quand
- Raaaaaaaaah
- Quand ! couine un légume.
- Là-bas. » lâche dans un souffle convaincant et craquelé le Potiron.
 
En effet, le soleil, dans sa grande bonté, a tellement ciré la surface des eaux de la petite rivière que nul ne peut en ignorer l’éclat. On aurait pu éventuellement douter de ce qu’elle contient, mais pas de sa présence.
 
Dans un dernier effort, un légume pourrait lancer un « Enfin ! » ou bien « Allons-y » ou « tayaut ! » pour les plus fanfarons. Mais c’est un drôle de « raaaaah» qui donne le signale.
 
Ils claudiquent, roulent, courent parfois sur deux foulées héroïques, crapahutent dans la descente douce parsemée de Trèfles et de Marguerites au milieu de ce que l’on appellera par commodité, de l’herbe. Enfin l’eau ! Enfin !
Tandis que les plus rapides des légumes plongent leurs racines dans le liquide clair, les plus lents remarquent une présence. Par-ci, par-là, une odeur spéciale monte à leurs narines.
 
« Alors, vous êtes soulagés d’avoir trouvé l’eau ? »
 
Les légumes se retournent, regardent partout sans rien voir.
 
« Vous m’avez pris pour une andouille. »
 
Impossible d’en trouver l’origine. Elle semble différente de la première fois.
 
« Je ne vous laisserai pas profiter de ce paradis, ça vous apprendra ! »
 
Tandis que la compagnie s’inquiète, surgissent tout autour des Oignons vengeurs.
 
« Mais qui êtes-vous ?
- Vous savez qui nous sommes. Les fils de Ponpon l’Oignon. Celui que vous avez refusé de suivre, celui qui était fou. Et maintenant vous voilà ! Sur ses traces ! Vous n’avez pas le droit. Ce lieu est à nous. » termine un Oignon en plissant les yeux.
 
Il s’ensuit une bagarre générale. Atroce. Des épluchures voltigent en toutes directions. Des cris aussi bizarres que légumiers emplissent la vallée ou du moins les quelques mètres alentour. Certains légumes sont envoyés valser dans la rivière. Ils partent pour un long voyage.
A la fin, le carnage. Les quelques survivants s’en vont, claudiquant.
 
Depuis ce jour, cet endroit précis de la vallée, tout près de la berge, foisonne de légumes divers et appétissants. Et c’est pour cette raison, mon petit, que ta grand-mère et moi avons décidé de nous y installer. Un coin si propice même en cas de sécheresse ne pouvait que nous sourire.
 
Papy, et les légumes qui sont tombés dans la rivière, et les rescapés ?
Ah ça c’est une autre et longue histoire, mais je crois que la soupe à l’oignon est prête. Allez, viens.