La jeune femme aux trois questions partie 2 / 3
Et les trois questions disparaissent dans la brume du lac comme trois fantômes de théâtre, profitant de l’effet spécial pour sortir de la scène. La jeune femme scrute la nappe blanche qui s’est imposée, la laissant une nouvelle fois seule au monde comme si rien d’autre que son île n’existait. Quelque chose remonte en elle, doucement, progressivement, jusqu’à ce que la sensation d’avoir écouté des inepties, et de surcroît les avoir acceptées comme tout à fait cohérentes, la secoue de ricanements. Elle rit en pensant à l’offre idiote de la troisième question. La venue soudaine de ces intruses la fait aussi réfléchir : depuis bien longtemps, elle n’avait eu de visite. Sauf les aventuriers en quête de trésors et de gain de niveau, elle croyait son île introuvable. Que sont devenus ces imbéciles en armes, demandez-vous? Eh bien, c’est très simple, ils ont le plus simplement du monde coulés au milieu du marécage encerclant la maison, l’armure trop lourde pour la vieille barque… magique.
La demoiselle laisse ses épaules s’affaisser. Elle appelle Rocco, son corbeau à hélice, l’animal qui lui permet de voyager à travers la forêt. Pour quérir plus rapidement des renseignements sur les trois questions, il lui faut aller vite. Une lumière qu’elle a grand mal à faire au vu des éclaircissements vaseux qu’elle tire des âmes errantes, crapauds charmants, ondines, piliers de bars, et autres hurluberlus. Les piliers de bar sont la clé de toute enquête. On peut dire qu’ils s’imbibent de ce qui les entoure. Surtout, si c’est de l’alcool, de myrtille dans ce cas précis.
Les âmes errantes sont douées pour les mystères. Même en possession d’une réponse précise, leurs interlocuteurs se sentent envahis d’un doute venu de nulle part, l’auréolant d’une fausse profondeur… d’âme. Les âmes errantes de ce royaume aiment se réfléchir dans l’autre. Comme un bouclier, une sauvegarde, que sais-je. La jeune femme n’en obtient que peu de choses, mais se rassure (au grand dam des âmes) : les questions sont vraiment trois et leurs réponses sont à la fois simples et un secret de longue date.
Les crapauds charmants s’enfuient en voyant arriver cette horrible souillon ; les ondines l’aspergent, ce qui en fin de compte lui permet d’être un peu moins repoussante. Le pilier de bar du coin s’est effondré de peur.
D’autres rencontres, forcées – par la jeune inquisitrice– lui révèlent toutefois que les trois questions viennent de la forêt elle-même, qu’elles sont là depuis toujours et effraient les voyageurs. Mais personne ne sait lui énoncer les trois questions. On lui rapporte que, parfois, on peut entendre une infinie et infiniment triste mélodie, et certains prétendent qu’elle provient des trois questions elles-mêmes. Elle en profite pour passer se détendre à la taverne, et chercher l’adresse d’un chirurgien esthétique. Son allure maudite provoque une combustion spontanée du grimoire de renseignement… ainsi que quelques étouffements spontanés de clients pris par la surprise. Bredouille côté soins de beauté, elle revient néanmoins avec quelques idées de réponse pour les trois questions. Rocco son corbeau a depuis longtemps déguerpi pour retrouver ses amis, laissant une jeune femme hors de danger rentrer à pied (qui oserait attaquer un bout de chair informe ?). La barque résiste au poids. Elle est magique après tout et reconnaît son royal popotin. Cultivant sa mauvaise humeur comme s’il s’agissait d’une champignonnière, elle attend désormais le retour des questions et rumine le peu qu’elle sait.
Retour à la partie 1 / Aller à la partie 3