La jeune femme aux trois questions partie 1 / 3

Il est une fois une forêt immense et éternelle. Une forêt dont les arbres verdoient en toutes saisons et sont peuplés d’êtres étranges. Il existe dans ce royaume un marécage dans lequel une île, semble-t-il anodine, abrite une bicoque mal en point. Abandonnée ? Pensez-vous ! Il y vit une jeune femme bien triste. Nul ne sait depuis combien de temps elle est arrivée ici, mais tout le monde peut dire qu’à l’approche de sa maison, la forêt devient plus sombre. Pour parvenir à l’île sur laquelle est plantée son habitation – si l’on peut lui accorder cet état, car, franchement, je lui attribuerais plutôt le titre de taudis. - Une vieille barque gisant sur la berge tend ses rames vers les courageux inconnus venus défier l’île du marécage. Même de loin, le voyageur égaré se rend bien compte que la bicoque ne paye pas de mine, délabrée comme elle l’est de l’extérieur. Elle rappelle plutôt un lieu d’une ancienne tragédie hanté par ses fantômes. Mais alors une petite tragédie. Une tragédie qui pourrait tenir dans un deux pièces.
Ce qui est peut-être plus tragique pour cette jeune femme mal aimée, c’est sa laideur, cette si peu fascinante mais très repoussante laideur que les masques de boue des marais ne parviennent pas à altérer. Une tragique et jeune personne en somme (ou ailleurs).
Certains piliers de bar vous conteraient au détour d’une pinte que sa mocheté poussa ses parents à l’abandonner loin de chez eux. D’autres, plissant les yeux, chuchoteraient, d’un air de conspirateur, que la laide demoiselle existe depuis beaucoup plus longtemps que l’absence de marques de rides le laisse transparaître. Mais laissons là les ragots et revenons vers l’île.
laideron ramasse des herbes sur la rive pour préparer quelques potions, trois questions viennent à elle. Ces questions ont parcouru des hectares de forêts, traversé des fleuves et des rivières, ont embêté les voyageurs perdus, énervé les pochtrons à la sortie des tavernes (non encore remis de leur gueule de bois) et ce jusqu’au jour où, lassées de errer sans but, elles décidèrent de chercher une personne capable de mettre fin à leur égarement.
« Bonjour ! dit l’une.
- Aaah ! (bruit de chute) la jeune femme glisse de surprise sur la berge.
Rires moqueurs.
Elle se relève, et prenant au hasard une branche morte, fouette l’air autour d’elle. Elle tournoie, et tournicotant, manque de finir cette fois pieds dans l’eau … et le reste aussi.
- Attendez voir un peu que j’aille chercher mon attrape ch…
- Arrêtez de vous lamenter, on vous entend marmonner votre humeur à trois kilomètres d’ici.
- Ah ? fait une jeune femme décontenancée. Ah hem, ce serait pour ça que tout le monde croit que ce coin de la forêt est hanté? Que je me retrouve toute seule avec des herbes et quelques aventuriers pensant trouver… des trésors inavouables ?
- Hihihi ! En tout cas nous sommes certaines que c’est vous que nous cherchons.
- Et que puis-je ne pas faire pour vous ?
- Comme vous le voyez, façon de parler – commencent-elles gênées par l’évidence de la chose- nous sommes des questions. Il faut nous répondre.
- Et qu’est-ce que ça me rapporte ?
Les questions se concertent
- C’est-à-dire que nous ne sommes que des questions. Qui sait ce qu’il adviendra si on nous répond ?
La jeune femme tape du pied.
- Et quel cadeau vous plairait ?
- Ben, ça se voit non ?
- Euh… changer l’eau du lac ? Vous trouver un coiffeur ? De la crème pour les boutons ?
- JE VEUX ETRE BELLE ET RICHE, hurle la jeune femme.
Les trois questions se concertent à nouveau. Et tcha tcha tchi, et tcha tcha tcha, ça discute à bâtons secs, le laideron s’énerve.
- Voici ce que nous pouvons réaliser !
- Si vous répondez à la première, c’est-à-dire moi, vous deviendrez belle. La jeune femme ne voit pas la différence entre chacune des trois et la précision est bien inutile.
- Si vous me répondez, dit une autre, vous serez riche !
Et à la troisième de dire (roulements de tambours) : « et si vous répondez à mes sœurs et à moi, nous serons toutes trois libérées. » s’exclame-t-elle d’un air aiguë et irritant.
Interloquée par la troisième question la jeune femme achève l’entretien en bougonnant :
- D’accord, revenez dans trois jours et vous aurez ma réponse, ou plutôt je vous aurai... En quelque sorte… Enfin bref… »
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